Nous ne pouvons pas faire sans nos mères mais faire avec elles est difficile, parfois destructeur. Trop présentes, trop absentes, mal aimantes, hyper fragiles ou encore inconscientes de leurs attentes démesurées, elles façonnent nos personnalités et conditionnent notre rapport à la vie. Que reste-t-il dans nos existences d'adultes des traces de ces enfances mal vécues dans le sillage d'une mère défaillante ? Comment en s'installant dans la vie, ces blessures de mère nous confrontent-elles à ce que nous aurions voulu oublier ? Estime de soi fragile, manque chronique d'énergie, liens aux autres qui ont du mal à se nouer et durer... Que faire d'un héritage maternel douloureux ?


Extraits choisis

La figure de la mère est quasi sacrée dans l’inconscient de notre culture. Remettre en question une mère réelle peut devenir parfois très culpabilisant. Alors, la violence se retourne contre soi : “Je suis inapte au bonheur”, serait l’explication première.

Le développement de la personnalité d’un sujet est le fruit d’un faisceau d’influences et l’on ne peut pas attribuer à un seul évènement traumatique la puissance destructrice que l’on imagine ensuite. Seule la répétition d’expériences négatives ou la contamination pathologique entrave le développement de la personnalité de l’enfant.

L’adulte peut s’expliquer avec ses empêchements d’enfance, mais sans oublier qu’il est aussi un sujet responsable et donc capable d’analyser ses difficultés à quitter une position de victime.


Le premier ‘Autre’

L’expérience de notre premier ‘autre’ - à savoir la mère joue un rôle essentiel dans nos vies. Elle peut-être marquée par un lien froid et distant à la mère ou au contraire, c’est l’envahissement conflictuel du lien à la mère, baigné dans une douce chaleur qui fait obstacle à son ouverture vers de vrais ‘autres’.

Dans son travail d’évolution, chacun aura à s’ouvrir à cette étrangeté risquée dont est porteur l’inconnu psychique.


La Transformation

Pour que la transformation puisse avoir lieu, il faut qu’une autre polarité soit activée : entre soi et soi, comme victime d’une mère insuffisante, on ne fait que tourner en rond en ruminant sans fin sa détresse. On peut être frappé de voir combien les personnes blessées de mère, en difficultés d’être elles-mêmes, se soumettent à une répétition qui les remet dans les mêmes situations, auxquelles elles répondent de la même manière. Ces personnes ont alors l’impression d’être prisonnières d’un destin immuable… Jusqu’au jour où une rencontre nouvelle les ouvrira à l’exploration d’un territoire psychique inconnu, alors le jeu infernal de la répétition se lézardera. Une rencontre nouvelle, ce peut-être une pensée différente qui surgit, rencontrée au hasard d’un échange, d’un livre, d’un film qui fait réfléchir : c’est à dire que la fonction maternelle de penser nos pensées et nos angoisses de bébé est relancée en nous. Entre nous et nous s’installe la possibilité de nous considérer à la fois comme nous-mêmes mais aussi comme un autre. Sans cette pensée réflexive, on ne peut pas examiner qui nous sommes. Cette rencontre qui ouvre à la différenciation, peut venir de tout un chacun, ce peut-être un thérapeute, mais pas forcément.


Fonctionnement Psychique en Miroir

Le bébé, comme le jeune enfant est doté d’un fonctionnement psychique en miroir et il est naturellement disposé a recevoir des soins relationnels suffisamment bons. L’appareil psychique interprète les soins comme bons même ceux qui sont objectivement insatisfaisants. Les expériences bonnes ou mauvaises ne sont pas ou mal différenciées dans le monde interne du bébé ou du jeune enfant. Alors, se constitue une expérience de fausse sécurité dont le but est de rester en lien avec la mère. Il en résulte une dépendance affective tenace à une mère insuffisante. Cette recherche active de sécurité fabrique des bébés “guetteurs” toujours sur le qui-vive, grands observateurs de l’état psychique de leur mère : dans sa présence physique, est-elle présente psychiquement ? Occupés qu’ils sont à guetter, ils n’ont pas la liberté de découvrir le monde dans le plaisir du jeu comme peut le faire le bébé d’une mère ordinaire. Quand on les observe finement, on découvre qu’ils sont souvent très actifs - manière de rassurer leur mère, mais aussi de se fabriquer du vivant par leurs sensations motrices. En fait, ils s’abandonnent rarement dans une posture sécurisée de détente profonde. Sur le plan du développement, leur sentiment de continuité intérieure, leur besoin de permanence dans un moi-peau physique et psychique se construit en archipel : des îlots d’expériences structurantes et structurées, flottent sur une mer d’incertitude anxieuse.


Rédiger son Issue de Secours

On reconstitue une version personnelle de son histoire. Approcher l’expérience intime de ces contenus inconscients permet d’identifier les fantômes qui ont peuplés les chambres d’enfants et rôdent aujourd’hui dans son inconscient. Reconnaître ces parts d’ombres, permet de les apprivoiser, d’en prendre soin, au lieu de chercher à les oublier ou à les éliminer. Il s’agit également de prendre conscience qu’avant de contaminer l’enfant puis l’adulte, cette perte de vitalité a été le mode de défense d’une mère se protégeant sans doute d’un lourd traumatisme. Il devient libérateur pour son enfant devenu adulte de pouvoir faire la part entre la juste compassion vis à vis des blessures de la mère pour se désolidariser du mouvement psychique dépressif dans lequel il a entraîné ses enfant.

C’est la différenciation à l’œuvre.


 Le travail de Différenciation

Il s’organise autour de cette longue reprise de son histoire, sous des angles différents. Réexaminer ses croyances enfantines et laisser émerger son point du vue subjectif, le sien, c’est à dire celui d’un adulte libre de penser. Il s’agit bien d’un mouvement en spirale de l’intégration psychique qui revient sur les mêmes aspects de l’histoire et autorise une subjectivité croissante allant de pair avec l’affirmation de soi dans le monde externe. Inutile d’attendre un déclic. Cette unité intérieure qui se reconstruit, va apporter la transformation : Presque la paix…


L’adolescence, une Crise Utile

Quand l’enfant est jeune, il adhère à la vision du monde que ses parents lui proposent. Mais l’accès à une pensée autonome survenant avec l’adolescence lui permet d’engager des points de vue subjectifs, différenciés de ceux des parents… D’où la fameuse crise d’adolescence, nécessaire pour sortir d’une position d’objet dominée par l’emprise parentale et devenir un sujet à part entière. (Il importe alors que les parents soient solides dans leurs propres choix : l’adolescent a besoin de sentir que les limites ne sont pas arbitrairement rigides, mais ont été pensées par des parents qui réfléchissent, en cohérence avec leur propre logique éducative.)


Dé-composer et Dé-construire

Souvent, on croit que l’efficacité de l’analyse réside dans le fait de se raconter et qu’il en découlera forcement une transformation parce que les choses auront été dites. 

Non, comme l’indique son étymologie, l’analyse est une décomposition. C’est à dire de se séparer de quelque chose qui faisait corps avec nous - Jung utilise le vocabulaire alchimique et parle du processus de ‘putrefactio’, pour recomposer une position psychique renouvelée qui implique aussi d’accepter de sacrifier les illusions infantiles.


L’idéal : La Maladie

Curieuse idée que de faire une ‘maladie’ de cet idéal qui nous attire toujours plus haut, plus loin, vers le beau, le bon, la perfection ! Et pourtant, dans la sonorité même du mot, on entend qu’il s’agit d’une ‘idée’ portée à son apogée. L’être incarné que nous sommes, dans ses pleins et ses vides n’y est pas vivant. Et c’est normal, car, quand l’idéal est inconsciemment investi comme visée exclusive, s’ouvre en même temps la prison du perfectionnisme rigide, qui isole d’une humanité généreusement vécue.

 L’idéal se conjugue au conditionnel : Il pose en effet comme condition d’effacer l’être que nous sommes dans notre vie ici et maintenant, avec nos qualités et nos défauts. L’idéal nous projette dans une dimension de fiction, nous empêchant de nous apprécier à notre juste valeur. Au final, l’idéal nous fait terriblement souffrir, car, si nous sommes possédés par ses exigences, il ne nous procure rien d’autre que de la mésestime de nous-même et de la vie, car bien évidemment, nous n’atteignons jamais le niveau de perfection imaginaire dans lequel il nous a propulsé !


Le 'Oui' et le 'Non'

La coloration archétypique de l’idéal va empêcher de ressentir l’ordinaire de la vie, mais aussi d’exprimer de vrais désirs articulés à de vrais besoins. Incapables de dire ‘non’, ils se soumettent à une tyrannie inconsciente d’être toujours le bon enfant qui cherche à mériter l’amour de la mère. Dire ‘non’ ce serait répéter le mal qu’on leur a fait dans l’enfance et donc faire mal à l’autre. Mais d’un autre côté, dire ‘non’ serait aussi trahir la soumission qu’ils ont été contraints de mettre en place pour se faire aimer d’une mère non-mère. Ces enfants du ‘oui’ soumis au désir de l’autre deviennent des adultes disponibles et apparemment aimants, que l’on pourrait aussi considérer comme se rendant volontiers taillables et corvéables à merci.


Relancer la Croissance Psychique

Ce qui n’a pas été suffisamment vécu dans l’enfance peut rester dans l’attente de rencontrer la situation humaine qui permettra à la croissance psychique d’être relancée. Cet aspect créatif de la psyché humaine est qualifiée d’archétypique par Jung : Notre équipement humain est destiné à trouver tôt ou tard ses voies de réalisation selon des chemins différents. En fonction de notre âge.


Brigitte Allain-Dupré