Introduction

Jung montre les limites de la raison, les ambiguïtés des progrès technologiques, l’impasse de l’individualisme. Il est à la fois un témoin et un penseur de la quête de sens contemporaine, qu’il a aussi en grande partie inspirée par ses écrits sur les philo­sophies orientales, l’ésotérisme et les courants mystiques, le lien entre science et spiritualité, le langage symbolique, le dialogue du conscient et de l’inconscient, les phénomènes paranormaux, l’exploration des confins entre la vie et la mort, la conjonction des contraires ou des polarités : ombre/lumière ; raison/sentiment ; bien/mal ; masculin/féminin ; individu/cosmos ; esprit/matière, etc.

C’est une illusion commune de croire que ce que nous connaissons aujourd’hui représente tout ce que nous pourrons jamais connaître. Rien n’est plus vulnérable qu’une théorie scientifique, car elle n’est qu’une tentative éphémère pour expliquer des faits, et non une vérité éternelle en soi.

Le processus d’individuation permet de démasquer l’image fausse de nous-mêmes que nous souhaitons donner aux autres (la persona), d’intégrer notre part masculine (animus, pour les femmes) et notre part féminine (anima, pour les hommes), de traverser notre ombre, c’est-à-dire la part obscure et refoulée de nous-mêmes et de réconcilier nos polarités. Il s’agit donc d’une expérience intérieure, une alchimie de l’être, qui revêt un caractère éminemment spirituel.

“Mes œuvres peuvent être considérées comme autant de stations de ma vie ; elles sont l’expression de mon développement intérieur, car se consacrer aux contenus de l’inconscient forme l’homme et détermine son évolution, sa méta­morphose. Ma vie est mon action, mon labeur consacré à l’esprit est ma vie ; on ne saurait séparer l’un de l’autre. Tous mes écrits sont pour ainsi dire des tâches qui me furent imposées de l’intérieur. Ils naquirent sous la pression d’un destin. Ce que j’ai écrit m’a fondu dessus, du dedans de moi-même. J’ai prêté parole à l’esprit qui m’agitait.”

“Je suis convaincu que l’étude scientifique de l’âme est la science de l’avenir. […] Il apparaît, en effet, avec une clarté toujours plus aveuglante que ce ne sont ni la famine, ni les tremblements de terre, ni les microbes, ni le cancer, mais que c’est bel et bien l’homme qui constitue pour l’homme le plus grand des dangers. La cause en est simple : il n’existe encore aucune protection efficace contre les épidémies psychiques ; or, ces épidémies-là sont infiniment plus dévastatrices que les pires catastrophes de la nature ! Le suprême danger qui menace aussi bien l’être individuel que les peuples pris dans leur ensemble, c’est le danger psychique.”

Jeunesse

“Tandis que je travaillais à mon arbre généalogique, écrit Jung à la fin de sa vie, j’ai compris l’étrange communauté de destin qui me rattache à mes ancêtres. J’ai très fortement le sentiment d’être sous l’influence de choses et de problèmes qui furent laissés incomplets et sans réponses par mes parents, mes grands-parents et mes autres ancêtres. Il semble souvent qu’il y a dans une famille un karma impersonnel qui se transmet des parents aux enfants.”

“Les conversations les plus belles et les plus lourdes de conséquences que j’ai eues dans ma vie sont anonymes.”

La Conscience et le Moi

Qu’est-ce que la conscience ? « Être conscient, c’est percevoir et reconnaître le monde extérieur ainsi que soi-même dans ses relations avec ce monde extérieur », écrit Jung. Au centre de la conscience, il y a ce qu’on appelle le « moi ». Le moi est une sorte d’agrégat complexe de sensations, de perceptions, d’affects, de pensées, de souvenirs. Jung souligne l’importance des affects dans la perception que nous avons de notre moi : c’est à travers nos émotions et nos sentiments que nous avons conscience de nous-mêmes avec le plus d’acuité, et il émet l’hypothèse que c’est à travers un affect que le petit enfant prend conscience de son moi pour la première fois (c’est-à-dire qu’il existe indépendamment de sa mère).

« Nombreux sont les êtres qui ne sont que partiellement conscients ; jusque parmi les Européens fort civilisés se rencontrent un nombre important de sujets anormalement inconscients, pour lesquels une grande partie de la vie s’écoule de manière inconsciente. » C’est justement ce constat qui inspire à Jung son fameux processus d’individuation, par lequel l’individu devient de plus en plus lui-même, en intégrant à sa conscience une bonne part de ce qui en lui est à l’état inconscient et agit à son insu.

La Sensation, l’Intuition, la Pensée et le Sentiment

Dans son ouvrage Types Psycho­logiques, publié en 1921, il explicite ces quatre fonctions et leurs relations. La première fonction est la sensation : à travers nos sens, nous percevons le monde extérieur. La deuxième est la pensée : une fois l’objet perçu, nous nous demandons ce qu’il est. La pensée apporte la connaissance de l’objet. Vient ensuite la fonction du sentiment, qui donne une valeur à l’objet : que représente-t-il pour moi ? Est-ce que je l’aime ou non ? Est-ce que je ressens du désir ou de la répulsion à son égard ? Enfin, la fonction intuitive nous permet de relier cet objet à d’autres objets et de le situer dans le temps (impressions liées au passé ou pressentiments liés à avenir). Jung explique que la sensation et l’intuition sont deux fonctions irrationnelles, tandis que la pensée et le sentiment sont rationnels : ils évaluent, différencient, jugent, excluent. « Munis de ces quatre fonctions d’orientation qui nous disent si une chose existe, ce qu’elle est, d’où elle vient et où elle va et enfin ce qu’elle représente pour nous, nous sommes orientés dans notre espace psychique », explique-t-il.

Notre dominante est liée à notre nature, à notre tempérament inné, mais elle peut aussi résulter d’un effort d’attention et de volonté : je peux développer et amplifier telle ou telle fonction selon mes choix. Lorsque je décide de me concentrer lors d’un concert et de n’être qu’oreille, je dirige volontairement ma conscience vers la fonction sensation.

Le Soi

Terme emprunté à la philo­sophie hindoue des Upanishads, le Soi représente donc le centre de la totalité de l’âme (conscience, inconscient personnel et inconscient collectif), comme le moi est le centre de la conscience. Il en est aussi le principe directeur, le guide.

Schizophrénie et Psychanalyse

Il est nécessaire que le moi conscient ne soit pas submergé par la puissance de l’inconscient sous peine de dissociation psychique, dont la schizophrénie est la manifestation la plus délétère et que Jung définit comme « un “abaissement du niveau mental” caractérisé, qui, d’une part, supprime l’inhibition normale exercée par la conscience et, par là, d’autre part, déclenche le libre jeu des dominantes inconscientes ». Pour la plupart des personnes, la cure analytique est donc le cadre le plus approprié pour dégager les contenus de l’inconscient et les intégrer à la conscience.

Le Transfert

Un élément essentiel de la thérapie est le transfert : « La question centrale, le problème principal de la psychologie médicale est le problème du transfert. En cela, Freud et moi étions en parfait accord. » Freud a en effet montré que les contenus inconscients sont d’abord toujours projetés, notamment sur des personnes. La projection sur les parents est très fréquente et c’est la raison pour laquelle le patient reproduit souvent, de manière inconsciente, cette projection avec son thérapeute. Ainsi, le patient effectue un transfert sur le thérapeute : celui-ci représente pour lui quelqu’un d’autre (le plus souvent un parent). Le transfert fait partie de la thérapie, car il est porteur d’une énergie très puissante qui permet de réactiver la problématique inconsciente et d’essayer ainsi de la désactiver en la rendant consciente.

Les psychiatres et psychanalystes Abraham A. Brill. Ernest Jones. Sándor Ferenczi, Sigmund Freud (en bas à gauche), Stanley Hall et Carl Gustav Jung (en bas à droite) à la Clark University, Worcester. Massachusetts, en 1909.

L’ombre

La relation de confiance établie entre le thérapeute et le patient permet à ce dernier de traverser son ombre, de reconnaître et d’accepter ce qu’il porte de ténébreux en lui, et la seule chose que le thérapeute puisse faire, explique Jung, c’est de l’accompagner sans aucun jugement moral, avec amour, afin qu’il puisse s’aimer aussi lui-même, y compris dans sa dimension obscure : « L’amour qu’on porte à l’homme le rend meilleur, la haine le rend pire, même quand on est soi-même cet homme. »

Orient et Occident

Jung avance que la psyché orientale est de nature beaucoup plus introvertie qu’extravertie, à l’opposé de la psyché occidentale, davantage tournée vers le monde extérieur. Cela se traduit en Orient par une spiritualité de l’« auto-délivrance » et en Occident chrétien par une foi dans le salut par la grâce divine extérieure ou les sacrements de l’Église. « Tandis que l’Occidental veut parachever le sens du monde, l’Oriental s’efforce d’accomplir ce sens en l’homme », écrit-il.

À partir des années 1990, le dalaï-lama lui-même, devant le succès croissant du bouddhisme en Occident, reprend les idées de Jung, en affirmant qu’il est psychologiquement et spirituellement périlleux de changer de religion, et en renvoyant les Occidentaux désireux de se convertir au bouddhisme tibétain à leurs propres traditions spirituelles. Ce qui n’empêche pas, précise-t-il aussi, de trouver des techniques d’apaisement, comme le yoga ou la méditation, ou d’adhérer à certains concepts philo­sophiques du bouddhisme à caractère universel.

NDE

Au début de l’année 1944, Jung souffre d’un infarctus et tombe dans le coma. Il fait alors ce qu’on appelle de nos jours une « expérience de mort imminente » (EMI) ou en anglais une « Near Death Experience » (NDE). Depuis le best-seller international du Dr Raymond Moody (La Vie après la vie, 1975), on dispose d’une littérature abondante sur le sujet, qui rapporte des milliers de témoignages relatant des expériences lumineuses dans un état (vécu) de décorporation, suivies de retours pénibles dans le corps, notamment lors de crises cardiaques où les individus restent, pendant de longues minutes, suspendus entre la vie et la mort. Mais à l’époque où Jung fait cette expérience et où il la relate pour la première fois dans une lettre du 1er février 1945 au docteur Kristine Mann, il n’existe, à ma connaissance, aucune littérature sur le sujet. Dans cette lettre, Jung écrit : « Tant que nous nous situons à l’extérieur de la mort et que nous la voyons du dehors, elle est de la plus grande cruauté. Mais dès que l’on se tient à l’intérieur de la mort, on éprouve un sentiment si profond de totalité, de paix et d’accomplissement que l’on voudrait ne plus en revenir. »

La Mort

Si la première partie de notre vie a pour but de produire et de se reproduire, la seconde doit nous mener à accoucher de nous-mêmes en élevant notre niveau de conscience (à travers le processus d’individuation), afin que nous accomplissions pleinement notre existence avant de mourir.

Jung meurt paisiblement le 6 juin 1961, peu de temps avant de fêter son quatre-vingt-sixième anniversaire. Quelques heures après son décès, le peuplier sous lequel il aimait s’asseoir et méditer au bord du lac est frappé par la foudre et se fend en deux, comme me l’a confié son petit-fils Andreas, alors âgé de vingt ans. Quelle interprétation Jung aurait-il faite de cette ultime synchronicité ?

Le Numineux

L’être humain ressent de l’émerveillement et de l’amour face au mysterium augustum, la beauté et la grandeur ineffables du monde, et de la terreur face au mysterium tremendum, « le mystère qui fait trembler ». C’est cette expérience universelle du numineux qu’Otto qualifie de « sacré ». L’expérience intime et universelle du sacré est donc au fondement de toutes les religions du monde, lesquelles vont chercher à la domestiquer et la rationaliser par le rite et le dogme. La lecture des thèses d’Otto a un impact profond sur Jung, car elles rejoignent ses propres expériences et découvertes sur l’existence d’une fonction religieuse au sein de l’inconscient.

L’adoption de la thèse de Rudolf Otto sur le numineux et le sacré conduit Jung à préférer l’ancienne étymo­logie romaine du mot « religion » – religere – qui signifie « observer, scruter avec soin », plutôt que celle plus couramment adoptée depuis saint Augustin – religare – qui signifie « relier ». Car si la religion a en effet une fonction de reliance, si elle favorise le vivre-ensemble et maintient une cohésion au sein d’un groupe humain (que ce soit une tribu, un royaume ou une civilisation), elle repose d’abord et avant tout sur une expérience du numineux. C’est dans un second temps que la religion devient une tradition, qui tente de faire durer et de codifier cette expérience numineuse par des rites, des croyances et des dogmes, et qu’elle devient créatrice de lien social.

Paul, par exemple, n’a pas été converti au christianisme par un effort intellectuel ou philo­sophique, ni par la foi, mais par la puissance de son expérience intérieure immédiate. C’est sur elle que reposait sa foi, mais notre théologie moderne tourne la chose à l’envers et pense que nous devrions d’abord croire pour avoir ensuite une expérience intérieure.

En tant que psychologue, Jung ne se pose pas la question de savoir si une religion est meilleure qu’une autre ou même si le discours religieux dogmatique repose sur une vérité ou une illusion. Il constate simplement que l’être humain ressent la nécessité d’une vie symbolique qui permette aux besoins de l’âme de s’exprimer et que la pratique religieuse – d’abord au sens premier d’observation attentive de sa vie, puis au sens second de pratique rituelle au sein d’une tradition religieuse pour les croyants – peut être source d’équilibre profond.

Pour beaucoup de croyants, Dieu est comme un substitut du père et que leurs pulsions sont refoulées à cause des interdits religieux. Il ne nie pas que les religions puissent rendre des gens malades ou même constituer un refuge contre l’expérience personnelle.

Je ne crois pas, je sais.

Jung tient le même langage que les grands mystiques chrétiens défenseurs d’une théologie apo­phatique – comme Maître Eckhart, Jakob Böhme, Henri Suso ou Jean Tauler –, qui ne cessent de répéter que de « Dieu » on ne peut rien dire : on ne peut que l’éprouver dans l’âme. C’est la raison pour laquelle lorsqu’on lui demande s’il croit en Dieu, Jung répond : « Je ne crois pas, je sais. » Cette réponse suscitera de nombreux malentendus et on accusera, bien à tort, Jung d’affirmer avoir une connaissance métaphysique de Dieu. Or ce n’est pas du tout ce qu’il dit : il ne sait pas ce qu’est Dieu, mais il sait qu’on peut faire une expérience de ce qu’on appelle communément « Dieu » à travers son archétype présent dans la psyché humaine.

Religion

Jung entend apporter des réponses à tous ceux qui ne sont plus nourris par les religions traditionnelles, à commencer par le christianisme : « Je ne m’adresse pas du tout d’ailleurs aux bienheureux possesseurs de la foi, mais à tous ces nombreux chercheurs, pour lesquels la lumière est éteinte, le mystère englouti et Dieu mort. »

Jung parle du transcendantalisme absolu en termes de déracinement : le fidèle ne cherche plus le divin à l’intérieur de son âme et n’a plus accès à lui que par l’extérieur, c’est-à-dire l’autorité institutionnelle et la norme théologique. Il en découle un moralisme étouffant et un rationalisme dogmatique desséchant : « Il peut fort bien se produire qu’un chrétien croyant à toutes les figures sacrées demeure sous-développé et inchangé au plus profond de son âme, parce qu’il a “tout Dieu dehors” et qu’il ne le rencontre pas dans son âme. […] L’homme intérieur est resté à l’écart et par conséquent inchangé. L’état de son âme ne correspond pas à la croyance qu’il professe. »

Jung invite à faire une lecture symbolique de la vie de Jésus à travers sa dimension archétypale. Par exemple, « la descente du Christ aux Enfers, qui a lieu pendant les trois jours de la mort, décrit l’engloutissement de la valeur disparue dans l’inconscient où, par la victoire sur la puissance des ténèbres, il rétablit un nouvel ordre et d’où il remonte jusqu’au haut des cieux, c’est-à-dire jusqu’à la clarté suprême du conscient. » Cette compréhension de ce qu’il appelle le « mythe chrétien » et sa lecture symbolique des Évangiles lui attirent évidemment les foudres des théologiens de son époque, mais elle inspirera quelques décennies plus tard de nombreux psycho­logues et psychanalystes chrétiens, comme Françoise Dolto (L’Évangile au risque de la psychanalyse).

Il souligne la brutale répression des instincts dans la religion chrétienne, le mépris du corps et l’exaltation morbide de la chasteté. Il ne manque pas aussi de rappeler que la dimension du féminin a été évacuée de la religion chrétienne et il se félicite du dogme de l’Assomption de la Vierge Marie, promulgué par Pie XII en 1950, qui réintroduit une dimension féminine dans la figure archétypique divine. « C’est à coup sûr l’événement religieux le plus important depuis quatre cent ans », écrit-il, même s’il précise que cette exaltation du féminin se fait dans l’Église à travers la figure d’une vierge-mère-immaculée, qui ne peut être saisie littéralement comme relevant de l’humanité réelle et doit être comprise comme un symbole, ce qui peut conduire à la misogynie – les femmes réelles étant considérées comme une menace pour la perfection spirituelle masculine.

Sous le feu des critiques

À ses interlocuteurs sceptiques, Jung ne cesse de rappeler qu’ils confondent croyance et expérience. Toute croyance peut être discutée, réfutée ou considérée comme illusoire, mais pas une expérience. Comme toute expérience, « l’expérience religieuse est absolue, affirme Jung. Elle est au sens propre indiscutable. On peut seulement dire qu’on n’a pas fait une telle expérience et l’interlocuteur répondra : “Je regrette, mais moi je l’ai faite.” Et la discussion sera terminée. Peu importe ce que le monde pense de l’expérience religieuse ; celui qui l’a faite possède l’immense trésor d’une chose qui l’a comblé d’une source de vie, de signification et de beauté. »

Le processus d’Individuation

Pour arriver au Soi, le seul développement possible était circulaire, « circumambulatoire », et non linéaire : « Un développement univoque existe tout au plus au début ; après, tout n’est plus qu’indication vers le centre. » Puissant support de méditation, la structure labyrinthique du mandala suggère ainsi un trajet psychologique logique : « Le mandala est la représentation et en même temps le support d’une concentration exclusive sur le centre, alias le Soi. » Expression de tous les chemins menant vers le centre et donc de la marche vers le Soi, il est un remarquable outil d’introspection et de réflexion dans le travail thérapeutique, permettant un processus de croissance et de maturation.

Trois grandes phases sont à identifier. Dans un premier temps, on voit s’établir un élargissement de la conscience car plusieurs contenus inconscients deviennent conscients. Dans un deuxième temps, l’influence dominante et excessive de l’inconscient sur le conscient perd peu à peu de sa force. Enfin, tous ces éléments combinés permettent une modification de la personnalité. Le processus d’individuation est ainsi réalisé. Il s’agit de mourir à un certain état pour renaître à un nouvel état, plus évolué, plus conscient. Relier le moi au Soi est une démarche personnelle délicate, qui demande une énergie considérable, le Soi obligeant sans cesse le moi à se dépasser à travers de nouvelles prises de conscience.

Une quête de sens

Pour Jung, le but de la première partie de vie est tout naturellement de s’établir dans le monde, de gagner de l’argent et d’élever ses enfants. Dans la seconde partie de vie, les valeurs de la jeunesse ont besoin d’être réévaluées, en intégrant des aspects peu développés de la personnalité, voire opposés à ceux qui étaient jusqu’alors mis en avant. Ce moment peut être déclenché aussi par un grand bouleversement social, sanitaire ou politique (une guerre, une catastrophe naturelle ou encore une épidémie, comme c’est le cas, par exemple, en ce moment avec la Covid-19)

La psyché humaine a pour finalité de s’autoréaliser, qu’elle tend vers la complétude. Dès lors la connaissance de soi et le travail intérieur ne visent plus seulement à guérir d’une névrose, mais à se réaliser en tant qu’être humain. Jung a ainsi posé les fondations théoriques du développement personnel et de la psychologie positive, qui ne cessent depuis de progresser dans le monde.

Les Symboles

« Avoir le sentiment de mener une vie symbolique, d’être un acteur du drame divin, donne à l’être humain la paix intérieure. C’est la seule chose qui puisse donner un sens à la vie humaine. » Les symboles sont compris comme l’expression des rythmes et des mouvements les plus profonds de la vie psychique et spirituelle. D’un côté, ils produisent une image dans la conscience, de l’autre, ils sont les révélateurs de l’inconscient collectif et renvoient à un archétype. Énergie pure, ils donnent lieu à la révélation de quelque chose de caché et de fortement numineux. Ils participent au processus d’individuation et peuvent être considérés comme une passerelle entre l’homme et le divin.

Les Archétypes

Les archétypes sont des structures mentales innées qui sous-tendent la conscience mais qui lui préexistent. « Ils sont des dispositions héréditaires irreprésentables ou des virtualités structurelles de l’inconscient qui se manifestent dans l’expérience », explique Marie-Louise von Franz. Présents dans l’inconscient de l’homme depuis l’origine, ils sont des modèles d’action et de comportement qui figurent son architecture mentale de base. « Il y a de bonnes raisons de supposer que les archétypes sont des images inconscientes des instincts eux-mêmes, en d’autres mots qu’ils représentent des modèles de comportements instinctifs », précise Jung. Ils ont un rôle de formes structurales du fondement instinctif de la conscience. À l’origine des représentations collectives, ils n’en sont que les simples motifs non définis, autrement dit vides de représentation.

Les Mythes

Le mythe nous fait plonger aux origines du monde et de l’humanité. Il relate un point de vue ethnique et culturel lié à une civilisation et une époque particulières. Il n’a évidemment plus pour les hommes d’aujourd’hui la signification qu’il avait pour ceux du passé. Au fil de l’histoire, les mythes ne cessent de subir des évolutions. De nouvelles formes surgissent. Certaines de ces productions transmises font parfois l’objet d’une élaboration artistique à travers un texte, un tableau, une chanson, et plus récemment un film.

Le film Matrix, par exemple, est une allégorie de la caverne de Platon où le monde comporte deux niveaux de réalité : le monde sensible et le monde intelligible. En effet, ceux qui vivent au sein de la Matrice n’ont jamais vu le monde réel qui existe au-delà de leur perception. À l’arrière-plan se profile l’idée d’êtres élus. Le projet de Neo, personnage christique, est de détruire le monde de l’illusion. Dans Matrix, le mythe de Frankenstein lui aussi intervient pleinement : le progrès technologique est en train de dépasser l’homme et les machines pourraient devenir leurs bourreaux.

Fruits de l’imagination collective, ces mythes, légendes ou contes populaires s’inscrivent dans une tradition où ils ont une fonction utile : ils participent à la cohésion du groupe et à la communication entre les individus. Ils servent à des sociétés entières à affirmer leur identité, tout en permettant à l’individu de s’affirmer dans sa personnalité propre. Ils participent à son enracinement, sans quoi il serait en perte de repères et s’isolerait du groupe. Tous ces récits représentent incontestablement un pont entre le collectif et l’individuel. Nombreux sont ceux qui représentent la renaissance, la fécondité, le passage à la maturité, le courage, le sacrifice… Les récits mythologiques pensent les manques et les faiblesses de l’être humain, tout comme les contes de fées révèlent les parts sombres d’un héros censé les surmonter. La dramatisation permet à une partie inconsciente, par projection, d’émerger à la surface du conscient et nous amène à nous y confronter.

Les Images

Les images sont antérieures aux mots qui induiront la parole. Il faudra des millénaires pour faire le lien entre les images et les sons, ce qui créera des codifications permettant l’élaboration mentale et le langage humain. Les premières écritures utiliseront les images pour former les hiéroglyphes en Égypte. Aujourd’hui encore, les images sont utilisées dans l’écriture chinoise sous la forme des idéogrammes. Et elles sont employées dans le monde contemporain sous la forme des émoticônes, nouvelle forme de langage numérique représentant une émotion ou une ambiance.

Les Synchronicités

Elles ne surgissent pas à n’importe quel moment, mais principalement lors d’épisodes de transformation ou de crise. Comme pour remettre de l’ordre dans le chaos, elles sont de véritables cadeaux de l’univers. Formidables occasions d’évolution, elles sont des expériences hautement transformatrices, qui permettent à la personne qui en saisit le sens de mieux comprendre une situation ou de prendre le bon chemin. Grâce à elles, l’être humain entre en relation avec des fragments importants de son histoire unique et personnelle.

Si les synchronicités émergent du psychisme, leur véritable origine réside probablement dans l’inconscient collectif, sorte de mémoire de l’humanité à laquelle nos consciences personnelles accèdent ponctuellement. Et cet inconscient possède un savoir qui transcende le déroulement linéaire du temps.

Les Rêves

Le rêve apparaît comme un contrepoids de l’inconscient, qu’il convient de considérer comme une expression de l’autorégulation psychologique de l’individu. Sa forme symbolique floue et ambiguë est porteuse d’informations libératrices pour celui qui sait les déchiffrer. Tantôt le rêve est réactif et intervient comme un défoulement ou comme la libération de traumatismes violents. Tantôt le rêve est prospectif et se présente sous la forme d’une anticipation, dans l’inconscient, d’une activité consciente à venir. Pour Jung, le rêve n’est pas une façade masquant un contenu latent, mais l’expression la plus adéquate, en un langage archaïque, de la totalité de l’individu. Il a une fonction compensatrice qui aide en général le rêveur à résoudre un conflit et à progresser. En participant au processus d’individuation, le rêve fait croître le mécanisme d’évolution de chaque être. Jung est convaincu que les rêves reflètent les processus souterrains de la psyché et donnent accès à ses informations les plus secrètes : « Le rêve est une porte étroite, dissimulée dans ce que l’âme a de plus obscur et de plus intime ; elle s’ouvre sur cette nuit originelle cosmique qui préformait l’âme bien avant l’existence de la conscience du moi et qui la perpétuera bien au-delà de ce qu’une conscience individuelle aura jamais atteint. »

Les Mandalas

Les mandalas modernes offrent un parallélisme étonnant avec les cercles magiques du Moyen Âge, au centre desquels on trouve habituellement la déité. Ces cercles visant à protéger de l’extérieur ont été utilisés, dès les temps préhistoriques, à des fins sociales ou initiatiques, autour du feu, jusqu’à aujourd’hui dans un but thérapeutique, à l’instar des Alcooliques Anonymes, dont l’un des deux fondateurs a affirmé s’être beaucoup inspiré des idées jungiennes.

Les recherches de Jung montrent que les mandalas, sans avoir été apportés par une tradition directe, apparaissent de tout temps et en tout lieu, aussi bien dans les traditions orientales qu’occidentales, comme s’ils présentaient une dimension universelle. Dans leur utilisation cultuelle, ils sont de la plus grande importance car leur centre contient en général une haute figure religieuse. Quand ce n’est pas Bouddha, Shiva ou Shakti, c’est le Christ qui peut être figuré au centre, entouré des symboles des quatre évangélistes.

Les Rituels

Dans la majorité des rituels, comme c’est le cas chez les bouddhistes autour du stupa, ce circuit s’accomplit dans le sens des aiguilles d’une montre (sauf chez les musulmans autour de la Kaaba, à La Mecque), reproduisant la course du soleil et des planètes pour rendre hommage aux forces cosmiques. Psychologiquement, cette circulation consisterait à tourner en cercle autour de soi pour mettre en jeu tous les aspects de la personnalité.

La Messe

La messe est l’occasion d’embrasser pleinement les mouvements de mort et de résurrection du Christ qui, grâce au rite, s’inscrivent dans le présent et offrent une expérience directe du divin. « Par le truchement de la réitération des événements majeurs liés au mythe du Christ – perçu ici comme figure de l’humanité universelle –, le moi (le Fils, le Christ) est sacrifié à l’inconscient (le Père) pour renaître dans l’expérience de l’Esprit-Soi, saisie, à présent, non point comme un phénomène lointain, unique et isolé, mais vécue dans la conscience “ici et maintenant” du participant pénétrant cette vérité par l’intermédiaire du rite », selon l’analyse de John Dourley. Ainsi, symboliquement, la messe crée un mouvement psychique qui sacrifie le moi à l’inconscient en vue de la résurrection d’une conscience améliorée, plus ouverte, plus équilibrée. Parallèlement, l’inconscient renonce à sa position transcendante pour s’incarner dans une existence humaine finie. Dans cette optique, le pardon renverrait à la « part du don » du moi à l’inconscient. Ce qui ne se fait pas sans mal, selon Jung, qui identifie la souffrance du Christ à celle que tout homme doit traverser au cours du processus d’individuation.

Apprivoiser son Ombre

Nul ne peut reconnaître les aspects noirs de sa personnalité et surmonter l’ombre sans un déploiement considérable de force morale. La douleur que représente ce moment de l’analyse ne serait qu’intensifiée par la fuite, ce qui compromettrait le processus d’individuation.

Apercevoir son ombre, c’est identifier ses défauts ou ses tendances inavouables, ceux que l’on voit très facilement chez les autres, mais que l’on refuse de reconnaître chez soi : l’égoïsme, l’avarice, la paresse, la lâcheté, l’indifférence, le manque de compassion, la tendance à être esclave des biens matériels, à être dans le déni, à mentir, etc. Le meilleur indice de la présence de l’ombre à l’intérieur de soi est la colère qu’une remontrance faite par un proche est susceptible de susciter en nous. Une autre façon de repérer l’ombre en nous-mêmes est de nous mettre à l’écoute des messages de nos rêves, ou encore de nos réactions à une situation ou à un événement qui vient nous perturber. L’ombre peut se déceler dans l’omission, tout comme dans l’acte impulsif. Par exemple, une remarque blessante ou une mauvaise action sont faites sans être souhaitées consciemment. En outre, l’ombre est extrêmement contagieuse : elle se répand facilement par l’effet de groupe. « Tout le monde en fait autant, alors pourquoi pas moi ! » C’est ainsi que, par mimétisme, les actes de malveillance et d’incivisme (critiquer son voisin, ne pas trier ses poubelles, etc.) se répètent et le mal se propage. L’observation de ce fait doit également nous alerter et nous amener à nous questionner.

Tantôt il faut résister à l’ombre, tantôt il faut y céder. Le tout est de la reconnaître et de ne pas l’ignorer.

Le travail sur l’ombre, qui consiste à rendre conscient l’inconscient ne peut se faire qu’avec un grand effort et toute la volonté du moi. Pour se diriger vers le Soi, la conscience devra intégrer les contenus inconscients obscurs, qui lui permettront de s’élargir vers la lumière.

« Ce n’est pas en regardant la lumière qu’on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité », écrit Jung. Et il ajoute : « Un homme qui n’a pas traversé l’enfer de ses passions ne les a pas non plus surmontées. Elles habitent alors dans la maison voisine et, sans qu’il y prenne garde, une flamme peut en sortir qui atteindra aussi sa propre maison. Si nous abandonnons, laissons de côté et, en quelque sorte, oublions à l’excès, nous courons le danger de voir reparaître avec une violence redoublée tout ce qui a été laissé de côté ou abandonné »

Logos et Éros

Deux archétypes fondamentaux représentant deux fonctions différentes de l’âme : l’aspect logos (esprit, volonté, engagement, autorité, combativité, puissance, verbe), typiquement masculin, et l’aspect éros (émotion, sentiment, tendresse, sensibilité, intuition), typiquement féminin.

Harmoniser les contraires

Le moi se construit dans cette tension des opposés et tend à s’équilibrer énergétiquement, sans qu’on en ait conscience. Cette tension présente un grand intérêt puisqu’elle est génératrice d’une formidable énergie psychique permettant de passer à l’action.

C’est dans l’amour que les contraires entrent en connivence et en complémentarité, même si l’homme, en tant que partie, ne pourra jamais vraiment comprendre le Tout. Sur l’amour, Jung écrit : « Il y va ici de ce qu’il y a de plus grand et de plus petit, de ce qu’il y a de plus éloigné et de plus proche, de ce qu’il y a de plus élevé et de plus bas, et jamais l’un de ces termes ne peut être prononcé sans celui qui est son opposé. » L’amour, pour lui, est le grand mystère qui exprime tout, supporte tout, excuse tout, comprend tout, inclut tout. Il renvoie à la divinité : « Dieu est amour. »

Covid-19 / Polémique sur la vaccination

En France, les pro- et les anti-pass sanitaire n’arrivent pas à débattre de manière sereine et rationnelle, en essayant d’écouter et peut-être de comprendre le point de vue opposé. D’un côté, il y a ceux qui pensent que les uns empêchent l’économie de reprendre et de jouer la carte de l’immunité collective, alors que, de l’autre, il y a ceux qui pointent une perte de liberté fondamentale, qui questionnent la pertinence de l’idée d’immunité collective avec un virus variant et qui soulignent un manque de vigilance chez les vaccinés, favorisant finalement une circulation du virus, comme on le voit en Israël. Qui a tort, qui a raison ? Au lieu de regarder le problème dans toute sa complexité et de voir qu’il y a des arguments pertinents dans chaque raisonnement, chacun filtre les informations en fonction de sa propre conviction et porte un jugement méprisant sur les autres, perçus comme des adversaires. Ce sont des affects très archaïques qui refont surface (peur de subir des séquelles graves, peur de mourir, peur de perdre sa liberté).

Conclusion

« Tout bien est coûteux et le développement de la personnalité figure au nombre des choses les plus onéreuses. Il s’agit d’acquiescer à soi-même, de se prendre soi-même comme la plus sérieuse des tâches, de demeurer toujours conscient de ce que l’on fait, et d’avoir constamment devant les yeux les plus équivoques de nos propres aspects – c’est là véritablement une tâche qui exige tout de nous. »

« Chacun de nous est un déroulement qui ne saurait se juger lui-même et qui doit s’en remettre […] au jugement des autres. »