"Je souhaite intéresser ici les lecteurs au témoignage d'une femme sur les femmes. Sous le titre général de La libido génitale et son destin féminin, je vais essayer, dépouillant le mot destin de ses résonances fatales, magiques ou déterministes, de témoigner en femme, en mère et en psychanalyste pratiquant depuis plus de vingt ans des faits d'observation que j'ai pu glaner concernant la sexualité dans son développement chez les filles, ne retenant ici que les traits que j'ai pu rencontrer chez le plus grand nombre."
A partir de cette expérience clinique très riche, Françoise Dolto explore le cheminement dynamique, de la naissance à la vieillesse, d'une libido au féminin, elle en suit les manifestations dans la vie érotique et passionnelle, dans la relation à l'autre et à la famille, déployant pour ce faire tous les harmoniques du désir et de l'amour.

Extraits Choisis :

L'envie du pénis centripète fondée sur sa réceptivité et son ouverture domine l'éthique de la fillette à partir de trois ans. Elle s'accompagne d'un sentiment manifeste de fierté de son sexe clitorido-vulvaire, conçu dès lors, comme tel, complet dans sa forme. Quand elle en parle, elle le caractérise elle-même par un « bouton » (le clitoris), associé aux « mamelons », formes pleines dont sa mère qui en est pourvue peut par ses dires la rassurer sur leur possession à venir, et un trou-réceptacle (le vagin) autour duquel, si la petite fille n'est pas gênée dans sa curiosité, elle pourra adjoindre à la valorisation éthique de l'ouverture de son sexe, celle, esthétique, des bordures et des plis. D'où cet intérêt qu'elle a pour les creux, les secrets et les cachettes, les boîtes où elle peut enfouir ses trésors, mais aussi pour les voiles et les plis. [Préface]

Le coït est bien l'acte surréaliste au sens plein du terme, “une déréalisation” marquant la perte pour l'homme et la femme de leur commune et complémentaire référence au phallus. C'est cette perte commune qui permet l'ouverture du champ poétique de la rencontre entre un homme et une femme. Elle remet en lui, dans ce moment, tout ce qui du phallisme provient des stades prégénitaux, frôlant toujours ce danger qui constitue le risque féminin par excellence dans la rencontre amoureuse, celui de se sentir « devenir rien ». C'est ce qui, plus que l'homme, la rend sensible à la valorisation narcissique qu'elle reçoit de lui après l'orgasme, celle lui reconnaissant la valeur du don qu'elle fait de son sexe qui s'associe, inconsciemment pour elle, à la perte de sa valeur. Pour la femme, « ce qui n'est pas nommé n'est rien ».
Ainsi l'homme a-t-il à apprendre qu'avec elle « ça ne va pas sans dire », sans l'appréciation éthique et esthétique qu'il lui témoigne en paroles afin d'exorciser le « rien » déshumanisant qui la menace à chaque rencontre.
« Une femme quant à son sexe ne se connaît jamais ». Cette déréalisation ressentie comme une menace, elle s'y risque par l'abandon total de son narcissisme qui devient la condition de sa jouissance. C'est précisément cette prévalence liminaire des pulsions de mort, dans un abandon d'elle-même qui la fait se donner, qui peut attirer l'homme narcissiquement mais qui peut aussi éveiller chez lui l'angoisse de castration primaire et le ramener au sadisme rémanent des pulsions archaïques.

La sexualité, c'est conscient ; quand on prononce le mot sexualité, on met le projecteur sur le conscient, alors que dans la libido, il s'agit d'inconscient.

Il faut savoir qui l'on est, humblement. D'aucuns sont capables d'une continence qui fait que leur libido peut hausser de niveau, peut devenir une libido qui porte des fruits sociaux merveilleux. Mais de ceux-là, il y en a très peu... Le reste des humains sera en proie à des chutes dans la névrose. Je ne trouve pas que ce soit charitable, au sens chrétien, de ne pas permettre que les moyens découverts par la science pour la maîtrise de la conception soient mis en œuvre. Et cela, bien sûr tout en continuant l'éducation des êtres humains car grâce à cette éducation, ce ne sera pas le frotti-frotta d'organes sexuels qui sera important dans la relation entre hommes et femmes. Ce n'est pas éviter l'enfant de chair qui est important, c'est porter des enfants de cœur et d'esprit. Ce « biologisme », qui consiste à faire une faute du fait des relations sexuelles en évitant la conception d'enfants de chair, ce ne devrait pas être l'affaire de l'Église.”

Ceux qui ont été obligés à une chasteté non par renoncement dû à leur évolution, mais par culpabilité, sont nécessairement voués à la pornographie. Il s'agit là d'un signe d'arrêt de l'évolution du plaisir aux rencontres corps à corps à des zones partielles, de fixations fétichiques, de plaisirs bornés.

Ce qui est dommage aussi, c'est qu'il s'agit surtout de fantasme de perfection de l'amour vu uniquement dans le sens physique et orgastique, alors que ce dont un être humain a le plus besoin c'est d'une évolution vers plus d'humanisation de ses rapports. Ce n'est pas dans la recherche du corps, surtout du sien propre, qu'il va la trouver mais dans la relation d'amour avec l'autre. Cependant, tout est intriqué dès le départ avec les histoires de corps, et cela fait illusion...
La vie humaine est tout entière symbolique et je crois que l'important ce n'est pas d'abord la fécondité du corps, mais surtout la fécondité affective et spirituelle. Ce n'est pas la jouissance des seuls corps des deux amants, c'est leur jouissance de cœur et d'esprit ensemble. Et ce n'est pas parce que l'on va faire une gymnastique, un travail de perfectionnement sur les génitoires que, ipso facto, cela fera une meilleure compréhension amoureuse entre deux êtres.

On n'a pas assez dit que, si le rôle de la mère est absolument dominant, et pendant longtemps, dans le développement de la fille, ce rôle ne peut être entièrement joué que par une mère dont la personne physique et symbolique est valorisée par le père. Dans le cas contraire, la fille sera engagée dans une situation duelle, de corps et de cœur, qui l'empêchera de s'identifier à sa mère, en introjectant son sexe (après avoir, avant la phase phallique, introjecté son corps).

Les zones d'échange nutritionnel sont des régions de type additif et expulsif. Additif : la bouche orbiculairement fermée, attractive, tétante, avec la langue capable de préhension et de protusion expulsive du mamelon ; la vulve et l'anus, qui sont donc des zones d'échanges nutritionnels expulsifs. Ces zones d'échange nutritionnel donnent le style du mode symbolique de relation émotionnelle : de l'incorporation découle l'introjection ; de la décorporation découle le rejet – don primaire à la mère, elle-même alternativement additive et soustractive, en complémentarité aux fonctionnements de l'enfant
La mère nourrice est ressentie formellement comme étant multipalpée, protusive et jaillissante de liquide chaud, bon à absorber, image formelle, visuelle et olfactive. C'est cette mère mamellaire qui est la représentation sonore et tactile de son désir. La petite fille, comme le garçon, a pour premier objet sa mère.

Toutes les pulsions génitales sont de type phallique et, dans la mesure où elles investissent le corps de la petite fille, elles se traduisent par des mimiques de turgescence et de rotation, lors du simple passage hors de l'utérus centrifuge ; ceci en prolongation de l'époque où le corps, masse tout entière phallique dans sa forme émergeant de l'utérus, fonctionnait aussi phalliquement, par rapport à un passage passif, à la recherche d'un dégagement de la cavité qui l'emprisonnait.

L'Œdipe, pour être ce qu'il est – le carrefour structurant décisif de la personne sociale –, est vécu par la fille qui, non encore mûre physiologiquement, mais se sachant future femme, veut déjà jouir des pouvoirs d'une femme reconnue socialement telle, possessive d'un enfant vivant, don de son père dont elle désire porter un fruit symbolique visible de sa féminité reconnue par lui, et par lui rendue fertile.

Toute séparation trop longue de la mère est ressentie comme un rejet castrateur et oblige l'enfant à se consommer ou à se rejeter lui-même oralement, pour se réunifier imaginairement (comme avec sa mère) : cris expulsifs, suçage de pouce, jets de choses, morcellement d’objets.

Au moment où l'enfant prend plaisir à faire ou ne pas faire, il est à même d'apprendre de sa mère ou de son éducatrice (substitut de la mère) des séquences de gestes pragmatiques, qui médiatisent son début d'organisation et d'idéation. Qui plus est, l'intérêt porté par sa mère à son accès à ces performances décuple pour lui la joie de les atteindre. Chez l'enfant dans cette phase, il y a le sens de l'accord de deux sujets par rapport à un troisième terme indépendant d'eux, un intérêt commun qui les unit émotionnellement. Il s'agit d'un début d'une situation à trois, dont il est un des pôles : pôle actif libidinal, en identification phallique à un second, la mère, et tous deux unis relativement à un troisième (la chose), qui est passif, lorsque l'enfant est actif.

Il l'a si c'est un garçon, il ne l'a pas si c'est une fille. Cette découverte amène une déconvenue narcissique indiscutable chez la fille, ainsi que l'envie de posséder un pénis centrifuge comme les garçons. Cela s'accompagne de recherches, de fouilles investigatrices – que la fille fait seule ou aidée par des garçons –, motivées par son inquiétude par rapport à ce manque apparent, manque qui les réunit – garçon et fille – dans la recherche de ce morceau pénien, peut-être caché, peut-être détaché. La fille tire sur ses lèvres et sur son « bouton », le clitoris ; par l'excitation de celui-ci, elle en découvre la voluptueuse érectilité qui, pendant un temps, lui laisse espérer que c'est là un pénis centrifuge en devenir.

La mère émotionnelle est ressentie nidante, enveloppante, protectrice. Le père est ressenti formellement comme la mère, mais en plus haut et en plus fort ; parfois, émotionnellement, il est ressenti comme utilitaire, plus phallique et pragmatique vis-à-vis des objets que ne l'est la mère. La grosse voix du père, ses relations de corps plus brusques, la peau de ses joues plus rugueuse aux caresses et baisers, jouent un rôle évident dans les représentations de force.

De nombreuses observations attestent que la fille qui se sait porter le nom du père accolé à son prénom, si elle reçoit une certitude qu'elle a été désirée fille par son père – et, comme telle, à l'image de sa mère, sans pénis –, alors elle accepte très rapidement sa caractéristique sexuelle, sa forme vulvaire de « bouton avec un trou » comme une gratification paternelle et une promotion maternelle.

La mère – et la nourrice ou la femme qui, petit à petit, a pris sa suite – est donc pour l'enfant, fille ou garçon, ressentie comme possédant les secrets de la vie dans ses mutations et ses épreuves. Son humeur – joyeuse, rassurée, triste ou inquiète – marque les limites de ce qui est bien vu par elle et signifie le « tu peux y aller » ou de ce qui est mal vu par elle : « Attention, n'y va pas, danger ! ». Donc, ce qui n'est pas permis par la mère équivaut à une castration probable pour le corps de la fille (et quant au garçon, pour son corps et son sexe). C'est comme un viol imminent et destructeur pour la sexualité de la fille. Le danger excitant et positivement structurant, ressenti dans l'attente et l'attraction sexuelle, deviendra anxiogène au lieu d'érogène.

L'enfant parle souvent aux animaux, moins souvent aux plantes, mais seuls les humains répondent : il y a, avec ces derniers, réciprocité d'actes et d'émois maîtrisés par la parole, tant en soi-même que dans l'autre. La parole maîtrise l'autre ou permet à l'autre de maîtriser l'enfant, de maîtriser aussi sous ses yeux des humains et des animaux.
L'enfant expérimente ainsi le fait que le désir est sans lieu, bien qu'il soit signifié, illustré, représenté par le lieu corporel où il se manifeste à la perception du sujet témoin.

À l'origine de l'éthique des pulsions de vie, c'est-à-dire de l'éthique phallique de la libido : la non-perceptibilité devient facilement signe de non-existence et, par conséquent, de non-valeur.

L'angoisse de viol par le père, à l'âge œdipien, est au développement de la fille ce qu'est l'angoisse de castration au développement du garçon.

Chez les filles, l'angoisse de viol est surmontée grâce au renoncement sexuel conscient de la fille pour le sexe de son père. Ce renoncement n'est possible que si le comportement du père et des adultes de sexe masculin valorisés dans les relations interpersonnelles n'est ni séducteur ni équivoque à son égard. De ce renoncement éclôt la sublimation de ses pulsions génitales.

À l’époque sadique anale, se structurent des échelles de valeurs contradictoires au désir et au plaisir de l'enfant, qui est aliéné au désir et au plaisir de la mère. Crier, lorsqu'on a un malaise, c'est bon, mais vu par les parents c'est mal. C'est à cette époque-là que s'incarne, pourrait-on dire, la propension au mensonge, chez un enfant dont la libido est assez forte et qui reçoit une éducation inverse à ce qui lui semble bon. Inverse aussi par rapport au rythme de la miction et la défécation, par rapport au rythme du sommeil. D'après son rythme spontané, l'enfant n'a pas sommeil : il faut qu'il dorme, il faut qu'il se taise, il faut qu'il soit dans l'obscurité et qu'il n'ait pas de joujoux. Tout ceci fausse le désir dans sa réalisation en fait ni « bien » ni « mal », mais que tel type d'éducation rend « mal ». Pour les enfants des deux sexes, une morale masochique peut s'instaurer à partir de cet âge, afin de rester en bonne harmonie avec les parents.

On peut analyser dans les effets ressentis d'une jouissance orgastique une sensation de plénitude sensorielle éthique, esthétique, de rassasiement au sens d'une libido orale apaisante, d'élimination de toute tension musculaire au sens d'une libido anale rénovante, d'une reconnaissance à l'autre, à son corps, au sien propre, au monde, une annulation totale d'angoisse de vie ou de mort, une restitutio ad integrum de toute la personne, une remise en son ordre du narcissisme un moment éclipsé dans un temps zéro, dans un lieu absent.
Chaque coït orgastique ne rejoindrait-il pas phylogénétiquement la scène primitive de chacun des partenaires, leur apportant ainsi, avec la régression ontogénique imaginaire, l'éprouvé constitutif triangulaire de toute personne humaine : deux êtres partant d'un désir et d'un amour qui les conjoint, et signant ainsi leur accord d'un destin trinitaire du désir ? Cette sécurisation totale du sujet, en cohésion parfaite avec son corps et dans une relation de totale confiance à son partenaire, est une sécurisation à la fois personnelle et impersonnelle, comme dans la conformité aux lois créatrices de l'espèce, elles-mêmes en conformité aux lois cosmiques.

Dans la rencontre des sexes, les émois doivent s'échanger dans une médiation émotionnelle exprimée en paroles, pour que les jeux érotiques deviennent entre partenaires un langage d'amour humain, et pas seulement des figures de copulation stéréotypées ou acrobatiques, à effet hygiénique voulu et effet fécondateur éventuel.

La résolution œdipienne, si elle a été complète, n'a laissé en son sexe que ces profondeurs ignorées d'elle, sinon par de vagues sensations dues à des pulsions passives du corps utérin sans objet partiel où les localiser. Elle se sait vouée à l'attente de sa « formation » à venir, pour un destin féminin hors de la famille. Si les pulsions orales et anales passives conjointes aux pulsions génitales passives au moment de l'Œdipe ont été, elles aussi, marquées de la castration œdipienne, toutes ses pulsions se sont à partir de ce moment investies ailleurs qu'en son sexe, dans l'accès à des valeurs créatrices et culturelles. Son sexe est demeuré silencieusement investi de pulsions génitales passives (la Belle au Bois dormant).

Ce qui est répétitif pour les besoins, c'est électivement la bouche et l'anus, régions cutanéo-muqueuses, limites entre l'extérieur de l'organisme et l'intérieur. Par la disparition de leur tension au contact du corps de l'autre et la réapparition de leur tension pendant l'absence, quand l'enfant éprouve des besoins, ces régions de reconnaissance du bien-être sécurisant deviennent zones érogènes, d'où l'origine des termes qui, en psychanalyse, ont fait parler Freud de libido au stade oral, libido au stade anal. Et, par raccourcissement, libido orale passive, parce que les pulsions  ne sont pas exprimables, et active dans la mesure où les pulsions sont exprimables. La libido chez l'être humain est donc indissociable de sa relation à l'autre.

Aimer est ce mouvement du cœur vers l'image de l'absent pour soulager en soi la souffrance de son absence. C'est la mise en pensée et en actes de la mémoire des moments de sa présence, c'est l'invention de moyens de communication avec cet autre, à distance, c'est l'investissement des lieux des temps, des objets témoins de ces rencontres qui servent de support au lien symbolique. Le langage échangé avec l'autre, le souvenir des paroles dites, l'invention de paroles pour ressertir de sens les souvenirs que nous avons d'eux, créent un langage intérieur. Le corps lui-même devient, par certaines de ses perceptions, occasion de réminiscence des autres. La souffrance de la séparation ressentie en soi-même, et dont l'autre, de son côté, témoigne par-delà la distance et lorsqu'ils se retrouvent, fait que deux êtres humains se sentent accordés en désir et en amour par la blessure de leur image du corps qui, pour chacun d'eux, est référée dans l'inconscient à l'absence de cet autre dont son cœur a souffert.

Les désirs du cœur sont-ils contradictoires aux désirs du corps ? Oui, certes, quand c'est à l'union sexuelle seule que se réduit le langage entre désirants humains, centré sur les sensations de leurs corps perdus l'un dans l'autre (ne dit-on pas : « ils sont éperdus d'amour ? »). Si nulle parole entre eux ne continue d'élaborer le langage de leur amour et les modulations de leurs émois dans la jouissance qu'ils se sont donnée, puis dans l'attente où ils sont l'un de l'autre, alors l'espace et le temps disparus dans le coït les font l'un pour l'autre accéder à l’inhumain.

Une des épreuves organiquement perceptible et réflexivement angoissante pour tous, comme je l'ai dit, est la chute des premières dents, parce qu'elle angoisse tous les enfants. Elle les fait mourir à un mode de sentir et d'agir d'une zone érogène qui a été élective et qui l'est encore, entre six et sept ans. Tout ce qui touche à la bouche et au goût, à la parole pour les filles (qui ont la langue bien pendue), est très investi de libido active et passive orale dans toutes les pulsions sensorielles de la sphère orale. Le pouvoir séducteur du sourire a disparu, une bouche édentée n'est pas belle à voir, et le plaisir gustatif est très obéré par les difficultés fonctionnelles de la mâchoire. La fille est non seulement gênée pour le plaisir de parler, de manger, pour se faire entendre, parfois même elle est ridiculisée ; toujours la chute des dents de lait l'enlaidit à ses yeux dans le miroir, et en face du visage (pour elle parfait) de sa mère, le sien ne fait pas le poids pour séduire les mâles. Pour certaines filles qui ont eu une grande difficulté à accepter le caractère non pénien de leur sexe, la chute des dents réveille une angoisse de castration de cette époque qui pouvait paraître endormie, et les rêves des petites filles en disent long sur ce réveil d'une mauvaise acceptation de la castration primaire, que grâce à la perte des dents de lait elles peuvent alors surmonter, quand elles ont la certitude que les dents définitives repoussent et leur font un sourire de jeune fille.
Il n'y a pas de mère imaginaire ou réelle à qui régresser, qui puisse empêcher cette épreuve réelle, sensorielle, organique, narcissique et interrelationnelle. Lorsque sa denture définitive a remplacé la précédente, cette expérience physiologique a porté son fruit physiologique, et c'est cette intégrité nouvelle de la bouche, après sa dévastation, qui est par elle-même inconsciemment, et consciemment le dépassement d'une épreuve qui s'est montrée initiatique pour triompher d'une angoisse, celle d'une zone érogène archaïquement dominante blessée, puis rénovée, transfigurée.

Une jeune fille saine célibataire n'attend pas du seul contact des corps le droit d'avoir un sexe, ni celui d'être une personne à part entière. C'est la connaissance claire du désir de sa mère dans la vie génitale avec l'homme qui a été son géniteur qui lui en a délivré la possibilité. On peut dire qu'elle a introjecté sa mère, sauf son sexe génital, son père sauf son sexe génital, et elle situe son Moi dans le devenir de sa personne devenue sensée, c'est-à-dire autonome quant à son sexe, qui a sens du fait de son désir totalement castré de ses visées incestueuses archaïques. À l'identification de sa mère et des femmes, elle est motivée par son propre sexe féminin, médiateur du phallus dans l'amour pour celui par qui elle choisit de se faire choisir, comme vecteur de son désir et compagnon de vie.

Chez toute fille qui n'a reçu aucune réponse précise concernant les lois de la transmission de la vie et la façon de laquelle elle est née par désir de ses parents l'un pour l'autre et par désir de la mettre au monde, peut refouler hors du Moi son désir d'enfanter. N'ayant pas reçu de castration œdipienne, c'est-à-dire de paroles concernant le non-désir et le non-amour de son père pour une rencontre génito-génitale avec elle, la fille peut ainsi atteindre la puberté et le désir de fécondité reparaît dans cette part d'elle-même que sont les pulsions de mort, c'est-à-dire de l'individu sans histoire et sans valeur, de l'individu femelle de l'espèce humaine et la rend objet indifférencié pour n'importe quelle rencontre masculine qui la rendrait féconde, alors que, personnellement, en tant que sujet, elle ne l'a ni désirée, ni n'en connaît les modalités de corps à corps, le coït. Son corps va à la rencontre d'un autre corps, ou subit cette rencontre génito-génitale qui n'a pas pris de sens, puisque l'adulte aimé d'amour et désiré à l'époque œdipienne ne lui a pas révélé les valeurs humanisantes de ce désir hors de son accomplissement incestueux.La révélation verbale de l'interdit de l'inceste, loi des sociétés humaines, apporte à la fille dans sa souffrance un très grand soulagement.

Les mots n'ont pas pour les femmes le même sens que pour les hommes, et les mêmes mots pour deux femmes, concernant leur sensation de désir, n'ont pas non plus le même sens, plus encore que les mêmes mots pour deux hommes, concernant leur volupté sexuelle.

Il faut bien se rappeler que la sexualité génitale est prééminente à la puberté, et ensuite à l'âge adulte, mais qu'elle n'interdit ni n'efface complètement l'existence de pulsions de la sexualité prégénitale : l'oral (le percevoir), l'anal (le faire), c'est-à-dire tout ce qui concerne les sens – la vue, l'olfaction, l'audition, le goût et le toucher. Tout cela continue d'exister quand, au moment de la puberté, intervient le génital. La sexualité n'est donc pas génitale, même chez l'adulte. C'est sa dominante qui est génitale, à partir de l'âge adulte, en vue de la procréation.